Yves Riquet - Cervin
Chris do Carmo: Etes-vous Burlesque ou pas ?
Yves Riquet: A priori je suis Strip-Tease davantage que Burlesque. Pour moi, le Burlesque c’est une tenue, un propos de scène qui s’adresse directement à un public. Dans le Strip-Tease on « surprend » à un moment donné l'intimité d'une femme...

Reya d'Amaury: J'ai lu que vous aviez un parcours atypique: Saint-Cyr, Ingénieur en Informatique et également passionné de Couture. Quel parcours original. Pourriez-vous nous parler de votre parcours ?
Yves Riquet: Je suis d'une génération ou il y avait une séparation franche des sexes. Les rapports étaient plus compartimentés. Avant, dans les rallyes, nous étions des fils à Maman, et nous avions peu de chance de découvrir le corps féminin. Nous étions pensionnaires en internat non-mixte, nous avions une vie entre garçons. D'où l'aspect important du strip-tease qui était le seul moyen de découvrir une femme nue. Il existait un vrai mystère lié à la nudité du corps féminin. Nous avions également les revues entre les années 1955 et 1960 dont les séquences déshabillées étaient un exutoire. Nous n'avions rien à "voir"... nous étions vraiment une génération de frustrés, où le mystère avait une place fondamentale dans l’érotisme... encore aujourd’hui je m’amuse de voir des amis acteurs "hard" de ma génération se jeter sur mes collections de magazines des années 50 !
Le métier de l'Informatique est un métier dans lequel nous travaillions dur et tard le soir. Du coup pour se détendre, nous sortions en boîte ensuite, le vendredi soir, pour nous changer les idées et voir de jolies femmes, cela nous donnait un peu l’impression de rattraper le temps perdu. Ces boîtes étaient aussi le moyen d'aller à la rencontre de la création vestimentaire.

Chris do Carmo: Comment êtes-vous arrivé chez Cervin ?
Yves Riquet: J'ai toujours été passionné par les bas nylon. Mon aventure avec Cervin a commencé à la suite de la visite d'une entreprise de bonneterie concurrente. Cette visite n'était pas innocente. Je souhaitais voir un métier à tricoter rectiligne qui servait à produire les bas à coutures. J'ai donc découvert cette énorme machine textile qui datait des années 50. J’ai appris que c’était la toute dernière en France, et qu’elle allait être démantelé. Je me suis tout de suite intéressé à cette machine de la société Gerbe. Ensuite j'ai vérifié mes informations auprès de Madame Chantal Thomass et elle m’a aidé en me renseignant davantage sur le sujet. Avec un ami, Serge Massal, président de la société Cervin, nous avons découvert une autre machine, qui était arrêtée depuis 50 ans ... puis nous en avons trouvé une seconde et nous avons appelé des mécaniciens-bonnetiers et, de fil en aiguille (!), nous avons remis plusieurs machines en état de marche. Nous avons fini par savoir refaire les bas de différentes formes, de différentes finesses : c’est intéressant de posséder aujourd’hui des machines qui permettent de faire des bas qui vont du 30/45 deniers (épaisseur des bas la Libération), jusqu’au 7 deniers, qui sont des bas d’une finesse extrême.

Une des machines Cervin - 1957
Cervin est un entreprise provinciale, à échelle humaine, et qui met un point d'honneur à faire des produits originaux et de grande qualité.
Reya d'Amaury: Parlez-nous des bas Cervin, qu'ont-ils de particulier ?
Yves Riquet: On peut parler déjà des bas à coutures : on en trouve très peu en France. Deux entreprises seulement en tricotent. Cervin est celle qui en fait le plus, et c’est surtout celle qui fait les bas qui ont toutes les caractéristiques d’un bas à couture traditionnel. Ces caractéristiques sont :
- La capacité de faire des ajourés et des inscriptions dans le tricot du sous-revers,
- La possibilité d’avoir des diminutions/augmentations dans le talon, détail typique des illustrations de pin-ups
Cervin a la chance d’avoir une vieille machine de 1950, et une deuxième qui date de 1930. Cette dernière permet de faire des bas de soie à coutures. A part Cervin, je ne vois pas qui peut en faire dans le monde ! Ensuite il y a la possibilité de faire les bas les plus fins qui aient jamais existé : un bas fin, 11 deniers, ça se faisait déjà peu. Nous avons décidé, avec mon ami Serge Massal, de tenter de descendre jusqu'à 7 deniers. Là nous avons atteint une finesse extrême. Aujourd’hui nous avons des clientes qui désormais réclament 7 deniers : c’est un souffle sur la jambe, une toile d’araignée ! Avant on ne l’aurait jamais fait, c’était trop fragile… Mais ne passe-t-on pas de l'article d'usage courant à l'accessoire de séduction?

Le bas nylon sans couture, accessible à toutes les bourses, a, pour sa part, été réalisé chez Cervin dans toutes les couleurs et dans toutes les tailles ! Nous avons une palette de 8 couleurs, et les tailles du 1 au 6. La spécialité de Cervin, c’est d’avoir tout misé sur le nylon, et d’avoir complété des articles classiques par l’originalité des bas bicolores par exemple, avec un choix de talons cubains ou en pointe… Si votre maman vous offre un beau tailleur Chanel de sa jeunesse, vous aurez davantage de plaisir à le porter avec d’authentiques bas nylon. Enfin, tout cela, c’est à vocation de diversification. Il s'agit cependant d'un secteur de niche: notre capacité de production est limitée ... c’est un peu de la haute couture ! Cependant une paire de bas fins en nylon - surtout sans coutures - reste tout de même très abordable.
Chris do Carmo: Parlez nous de votre rencontre et collaboration avec Dita Von Teese ?
Yves Riquet: J'ai rencontré Dita Von Teese il y a une dizaine d'années. Notre intérêt commun pour les bas à coutures a fait que nous avons sympathisé tout de suite ! Je me souviens, je lui ai offert quelques bas de ma collection privée. Des bas de la Libération. D’ailleurs, dans son dernier DVD, elle porte entre-autres de la lingerie des années 1945-50, venue de ma collection personnelle, que je lui avais offerte il y a des années! Dita est la personne la plus convaincue au monde sur le pouvoir de séduction des bas. Elle est terriblement 1947. D'ailleurs, elle aurait toujours voulu se produire au Crazy Horse. Je connaissais l'ancienne propriétaire, malheureusement à l'époque cette dernière était davantage préoccupée par la vente de son établissement et cela ne s'est donc pas concrétisé. Ensuite, un peu plus tard, j'ai rencontré Madame Andrée Deissenberg qui lui a proposé venir sur la scène.

Reya d'Amaury: Et d'où vient votre amour pour le Crazy Horse, d'ailleurs vous vous surnommez historien du Crazy Horse ?
Yves Riquet: Ah! oui, le Crazy Horse. A l’époque dont je vous parlais tout à l’heure, l’époque de frustration de ma génération, le Crazy Horse était une soupape de sécurité pour la planète ! A l’époque, c’était extrêmement coquin, risqué, toujours aux limites de provoquer la fermeture du club. Je lisais les revues de l'époque, et je suivais donc le programme. Je n'y suis pas allé avant les années 70, puis j'y suis retourné dans les années 80 avec des clients. J'étais d'ailleurs plus occupé à discuter avec ces interlocuteurs américains qu'à regarder le spectacle. Ensuite j'y suis retourné vers 1998 avec Dita. Petit à petit, j'ai commencé à me laisser fasciner par ce lieu. J'ai donc effectué des recherches, retrouvé des photos de l'époque avec des bas à coutures, des publications, notamment Paris-Hollywood, mon magazine préféré, du groupe Cinémonde… de fil en aiguille, je me suis mis à collectionner tout ce qui se rapportait au Crazy Horse. On peut donc dire que je suis un historien du Crazy Horse, car je dois être le seul à avoir effectué ce travail de détective de l'oubli, à avoir accumulé autant de matériel, et je commence à être assez pointu sur le sujet. Mais au final, ce qui me prend le plus de temps, ce n’est pas les bas, ni même le Crazy, c’est l'étude de l’univers de nuit de l'époque. D'ailleurs, savez-vous que le Crazy Horse est né à partir d'un spectacle burlesque basé sur un film sorti en septembre 1953 Midnight Frolics ou, en français, Les Danseuses du Désir ? Alain Bernardin s'est beaucoup inspiré de Lili Saint-Cyr. Lors de la prestation de Little Egypt, à l'Exposition Universelle de Chicago de 1893, Ziegfield était présent. Puis Florenz Ziegfeld a créé son théâtre avec ses Ziegfield girls. Déjà les Ziegfield Girl étaient de très belles danseuses que les milliardaires convoitaient et invitaient après les avoir vues sur scène.

Chris do Carmo: Et les femmes, en avez-vous rencontré beaucoup ?
Yves Riquet: Au final, pas tant que cela, vous savez, à l'époque, il fallait travailler dur pour obtenir un baiser. Le jeunes filles que nous épousions étaient innocentes. Puis autour des 40 ans, les hasards de la vie font qu’on rencontre une deuxième femme, puis une troisième… mais il s'agissait toujours de relations de plusieurs années.
Chris do carmo: Oui, je comprends, mais excusez moi, mais ma question était plus, avez-vous vu beaucoup de femme.
Yves Riquet: Enthousiaste. Ah! mais Oui!!! Enormément, vous savez, je "collectionne" les photos de charme des années 1945 à 1965. J'ai vu tout ce qui était publié, je les connais quasiment toutes, les Françaises, et les Etrangères. Il s'agit de mon sujet de prédilection, donc forcément, je ne suis pas certain qu'il y ait de nombreux hommes qui aient vu autant de femmes que moi ..., du moins autant de photo-modèles.

Reya d'Amaury: Et vos meilleurs souvenirs sur les femmes les époques...
Yves Riquet: Forcément les femmes des années de 1957 à 1963. Après 1963, l'apparition des yé-yés, dans les années 64, a totalement bouleversé le style et l'élégance de la femme... Les mini-jupes ont mis fin au mystère de la découverte de ce que les filles cachaient dans leur intimité. Donc oui, bien entendu, les femmes qui m'ont fasciné sont les femmes de la Libération, du New Look et après. Même en pantalon, les femmes gardaient leurs bas, pour ne pas être pieds nus dans leurs chaussures. C’était très amusant pour nous, de découvrir les bas sous les petits pantalons corsaires ! Mesdemoiselles, si vous portez corsaires ou pantalons, surtout continuez à porter des bas !
Chris do Carmo: Et votre point de vue sur le retour de la mode rétro.
Yves Riquet: Je ne peux, bien entendu, qu'être comblé par le retour en force de la mode rétro. Mais vous savez, j'ai toujours "baigné" dans les bas nylon, alors forcément je ne fais pas trop attention aux tendances extérieures. Et puis la mode est toujours un va-et-vient sur les tendances. Je me souviens de la grande époque du Palace. A l'ouverture en mars 1978, c'était la folie. Toute la semaine, les interrogations des belles de la Capitale étaient de savoir comment s'habiller pour sortir au Palace. Les femmes créaient toutes leur look, c'était le sujet de conversation n°1. Les femmes portaient de hauts talons, des jeunes créateurs étaient présents, Mugler, Kenzo, Chantal Thomass entre autres... Il y avait une vraie grande liberté dans la création. La drogue, le sexe, la pillule … Puis il a eu l'arrivée du Sida qui a mis un frein à ce mouvement de liberté. Retour à la normale, le monde a changé en 1985-90. Par crainte, nous sommes revenus à la moralité, une moralité traditionnelle moins débridée. Enfin, le monde change, tout le monde aime le changement, les cycles évoluent, il y a un retour au goût, maintenant nous parlons de créations à la manière de... (en se référant à des époques historiques). C'est encourageant pour l'avenir... Car même dans la photo de charme, voir le modèle entièrement nu, c’est dommage… j’ai envie voir la fille qui pose d’abord habillée, puis se déshabillant petit à petit, c’est plus intéressant ! Je suis d’ailleurs le premier surpris du retour de cette mode du Burlesque, que j'applaudis des deux mains. Je ne sais pas pourquoi mais, comme je l’ai dit, la mode est un va-et-vient permanent; et puis ça tombe très bien pour notre activité et pour Dita !

Bas Cervin présents sur le Calendrier Vogue 2009
Reya d'Amaury: Et quelles sont vos impressions sur les femmes actuelles, et femmes de l'époque. Sont-elles plus heureuse aujourd'hui ?
Yves Riquet: Cela dépend où on se trouve… Sur la ligne 13 et au bar Hemingway du Ritz, les femmes ne sont pas les mêmes évidemment ! Une femme, c’est aussi une femme habillée, coiffée, maquillée. En y réfléchissant, je pense qu’en moyenne la femme de la rue apparaît plus jolie qu'elle ne l’était à l'époque. Les moyens ne sont pas les mêmes : le prêt-à-porter, la grande distribution, les soldes, les cosmétiques, le marché mondial, les accessoires … En 1960 cela demandait un budget plus important pour être une femme élégante. Et il faut aussi considérer que dans ces années-là, il y avait le bal où on se montrait sous ses plus beaux atours, et puis il y avait le reste… et le reste, c’était quand même moins bien ! Disons que les moyens de diffusion modernes ont permis à la femme de se rendre plus séduisante au quotidien.
Mon seul regret, ce sont les collants. Des bas sans issue. Il faut toujours maintenir un peu d'espoir… Mais il faut avouer que l’on croise plus souvent des femmes en bas dans les beaux quartiers.

Reya d'Amaury: Parlez nous de votre Speak-Easy s'il vous plait ?
Yves Riquet: Il y a deux périodes : la Jazz Era 1920-1930 - l’époque de la prohibition et de la flapper girl - et l’époque de la Libération - bas nylon et boogie-woogie. Dans mon show-room/speakeasy, nous faisons des efforts de décoration, de musique acoustique, il y a toujours des musiciens (et de très bons !) et des boissons de qualité… En contrepartie, on espère que les invités à nos réunions professionnelles feront un effort pour se mettre dans l'ambiance ! Les hommes peuvent mettre des costumes sombres avec chemise blanche. Les dames peuvent s’habiller en Flapper ou en Pin-Up. Inutile d’y investir un grand budget : Pour faire « Flapper » : une robe droite, un petit chapeau cloche ou un bandeau à plume, un joli collier de perles fantaisie et le résultat est très bon. L'ensemble est très agréable, les musiciens s'habillent pour l'endroit et apprécient aussi l’aspect vestimentaire du lieu. J’apprécie donc énormément l’effort que peuvent faire dans ce sens les invités. Ils sont des professionnels de la lingerie et de la bonneterie! Cervin avait besoin d'un pied-à-terre sur Paris afin de recevoir les professionnels français et étrangers. Nous avions ces locaux avec une cave en sous-sol. Le manque de moyens donne de l'imagination.

L'idée de créer un showw-room en forme de pseudo "bar clandestin de la prohibition" vient - à leur insu- d'une discussion que j'avais eue avec messieurs Didier et Pascal Bernardin sur ces anciens lieux aux Etats-Unis, avec des codes d'accès secrets, etc...
Chris do Carmo: Etes-vous un collectionneur ?
Yves Riquet: Non, j'aime rassembler les choses, objets, mais je m'en sépare aussi facilement ... J'en fais aisément cadeau. Je préfère conserver les seuls "éléments de connaissance" car ils me servent de référence dans mes recherches. Par exemple, j'ai la collection complète des Paris-Match depuis 60 ans. Ainsi, lorsque j'ai besoin d'information sur une époque, je me replonge dedans...

Reya d'Amauri: Avez-vous d'autres passions ?
Yves Riquet: Passions, non. Je dirais plutôt centres d'intérêts. L'histoire militaire notamment, ce qui provient de mon éducation. Je continue à la lire en anglais et en allemand, et à suivre l'actualité. J'ai la chance de cotôyer la communauté diplomatique militaire de Paris. J'aime également m'intéresser à la structure politique des différents pays, donc des problèmes de société qui s'y rattachent... Je trouve cela passionnant d'analyser les différences que l'on peut constater...
Chris do Carmo: Vos impressions sur le futur des Bas...
Yves Riquet: De tous temps, nous avons voulu délimiter les parties du corps de la femme. Le revers du bas, en haut de la cuisse, était comme une bande d'arrêt d'urgence. La nudité du haut des cuisses offre toujours un désir et exprime la vulnérabilité. Je pense qu'il y aura toujours une frange de la population féminine qui aimera cet artifice pour se sentir davantage femme. Les femmes aiment porter des bas afin d'attirer l'attention des hommes.

Bas Cervin - Shangaï
Dans un futur proche, je vais ouvrir un point de vente ouvert à toutes et à tous exclusivement dédié aux bas nylon "à jarretelles". La demande de la clientèle n'est pas entièrement satisfaite, nous allons donc subvenir à ce besoin en proposant tous les types, tailles et styles de bas Cervin en quantité suffisante. Lorsque les femmes rechercheront des bas, elles n'auront qu'à frapper à notre porte, et elles devraient trouver réponse à leurs désirs. Il faut savoir qu'il y a des bas pour toutes les bourses, une paire de bas nylon classiques sans couture, élégants et raffinés coûtera une dizaine d'euros. La qualité et le savoir faire français seront toujours présents dans chaque produit proposé par la marque Cervin. Cette boutique sera sur Paris, et pourra simplement répondre à la demande des franciliens. Ainsi, en parallèle nous préparons notre site de vente en ligne Sodibas qui devrait également voir le jour très prochainement...
Reya d'Amauri: Un dernier mot pour les lectrices et lecteurs de cet interview ?
Yves Riquet: Les femmes ignorent l'importance de porter des bas et l'impact que cela peut avoir sur leur entourage. Elle ne voient pas du tout toute l'énorme émoi que cela génère. Ah! si les femmes savaient...
Chris do Carmo: Toute l'équipe beburlesque.com vous remercie...





